La colère vise un comportement et demande réparation ; la violence vise la personne et cherche à la faire taire. Le critère le plus net tient à la règle invoquée : une colère fait appel à une norme qu’elle croit partagée, tandis que la violence se dispense de toute norme — elle en tient lieu. Ce n’est ni le volume, ni l’intensité, ni même le geste qui trace la ligne : c’est ce qui est visé, et ce que l’on cherche à obtenir.

Si vous cherchez cette question, vous avez probablement déjà une idée de la réponse que vous redoutez. Je préfère le dire d’emblée : je ne vais ni vous rassurer, ni vous accuser.
Une personne qui se demande de quel côté de la ligne elle se trouve mérite un critère clair, pas un apaisement. C’est ce que j’essaie de donner ici.
Cet article traite de la position de celui qui déborde. Si vous êtes de l’autre côté — si c’est vous qui subissez — c’est notre article sur la violence émotionnelle qui vous concerne.
Que cherche une colère ?
Elle cherche à faire changer quelque chose, et elle s’adresse à quelqu’un pour cela.
C’est ce qui la distingue de la plupart des émotions désagréables : elle ne pousse pas à s’éloigner, elle pousse à aller vers. On ne se met pas en colère contre les gens dont on se moque.
Selon la théorie de la recalibration, proposée par Aaron Sell, John Tooby et Leda Cosmides dans une étude publiée en 2009 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, la colère fonctionnerait comme un système de négociation : elle se déclencherait au signe que l’autre accorde trop peu de poids à notre bien-être dans ses décisions.
Cette lecture est discutée, comme toute théorie de ce type. Mais elle éclaire un point que je vois constamment en consultation : la colère s’adresse presque toujours à quelqu’un dont on attend encore quelque chose.
Elle porte donc une demande, même mal formulée, même hurlée. Et elle suppose un accord de fond : nous partageons une règle, tu ne l’as pas respectée, je te le signale.
Dans ma pratique, j’ajoute un cran à cette description. Ce que cherche la colère, au fond, ce n’est pas d’avoir raison — c’est que l’autre voie ce qu’il a fait, et le répare.
C’est ce qui explique une chose que tout le monde a vécue : une colère entendue et réparée retombe, parfois en quelques minutes. Une colère reconnue mais suivie de rien recommence.
Que cherche la violence ?
Autre chose, et c’est là que tout se joue.
La violence ne demande pas une réparation, elle cherche à obtenir une soumission. Elle ne signale pas qu’une règle a été franchie — elle impose la sienne.
C’est la formulation qui me sert de repère depuis des années, et je l’énonce telle quelle : la violence n’a pas de loi, elle en tient lieu.
Une colère dit « ce que tu as fait n’est pas acceptable ». Une violence dit « ce que je décide fait autorité ». La première suppose deux personnes à égalité de droit ; la seconde a déjà réglé la question.
Et c’est pourquoi la violence ne s’arrête pas quand la demande est satisfaite. Une colère entendue redescend. Une violence obtient ce qu’elle voulait, et recommence.
Comment faire la différence, concrètement ?
Quatre points suffisent le plus souvent. Ils ne constituent pas une grille à cocher, mais un ordre de lecture.
| La colère | La violence |
|---|---|
| La cible — un acte, une parole, une situation précise | La cible — la personne elle-même, ce qu’elle est |
| L’intention — obtenir un changement, être entendu | L’intention — obtenir le silence, l’arrêt de l’opposition |
| L’effet sur l’autre — il se défend, il répond, il conteste | L’effet sur l’autre — il se rétracte, il calcule, il a peur |
| L’après-coup — de la gêne, souvent le besoin de réparer | L’après-coup — la justification, le report de la faute sur l’autre |
La troisième ligne est celle que je regarde en premier. Elle est la moins confortable, parce qu’elle ne dépend pas de votre intention mais de ce qui se produit chez l’autre.
Quelqu’un qui vous répond, qui vous contredit, qui campe sur sa position n’a pas peur de vous. Quelqu’un qui devient prudent, qui choisit ses mots, qui anticipe vos réactions vous dit quelque chose que vous ne pouvez pas décider à sa place.
Une colère peut-elle être injuste et sincère à la fois ?
Oui, et c’est le cas le plus fréquent — bien plus fréquent que la mauvaise foi.
Prenez l’image de l’ourse qui charge ce qui approche de ses petits. Sa colère obéit à une règle, et cette règle ne se discute pas : on n’approche pas mes oursons. Elle est fixe, elle ne s’apprend pas, elle ne se révise jamais.
La vôtre, si. Vos règles — ce qui se fait, ce qui ne se fait pas, ce qu’on doit à quelqu’un — vous les avez apprises. Elles viennent d’une famille, d’un milieu, d’une histoire.
Une règle apprise peut être fausse. Elle peut être trop large, datée, ou n’avoir jamais valu que chez vous. C’est exactement pour cela qu’une colère peut être totalement sincère et complètement injuste : vous défendez réellement quelque chose, mais ce quelque chose n’engage que vous.
Dans ma pratique, ce constat soulage plus qu’il n’accable. Il évite le faux choix entre « j’avais raison » et « je suis quelqu’un de mauvais ».
Le critère qui ferme la porte
Reste une objection sérieuse : et si la règle invoquée était bien partagée, mais que l’autre l’ait acceptée sans avoir eu le choix ?
C’est pourquoi « partagée » ne suffit pas. Le critère que j’utilise est plus exigeant : une règle ne tient que si elle ne se paie au détriment de personne — ni du vôtre, ni du sien.
Une règle acceptée sous contrainte se paie au détriment de celui qui l’accepte. Elle a l’apparence d’un accord, elle n’en est pas un. Et la colère qui s’en réclame n’est plus une colère : c’est une domination qui a trouvé un argument.
Les formes qu’on ne reconnaît pas comme violentes
Beaucoup de personnes que j’accompagne écartent la question d’un mot : « je n’ai jamais levé la main sur elle ». C’est vrai, et ça ne règle rien.
La violence verbale. Pas le fait de crier — le fait de viser ce que la personne est. « Tu es incapable », « tu es folle », « tu ne vaux rien » ne portent pas sur un comportement. Elles portent sur quelqu’un.
Le silence punitif. Ne plus parler pendant trois jours, non pas parce qu’on n’y arrive pas, mais parce que le silence est la sanction. C’est une contrainte, simplement elle ne fait aucun bruit.
Le contrôle. Vérifier, restreindre, exiger des comptes. Chaque acte pris isolément se défend ; c’est l’ensemble qui compose un cadre où l’autre n’est plus libre.
La menace de départ utilisée comme levier. Annoncer qu’on s’en va chaque fois qu’un désaccord surgit place l’autre devant un choix qui n’en est pas un.
Aucun de ces points ne fait de vous un agresseur en soi. Mais chacun mérite d’être regardé pour ce qu’il produit, pas pour ce qu’il vous a semblé être sur le moment.
Quand la question elle-même est un signal
Il faut dire les deux choses, et ne pas s’arrêter à la première.
Se demander « suis-je violent ? » indique qu’une norme reste vivante chez vous. Les personnes qui ne se posent jamais cette question ne se la posent pas parce qu’elles ont déjà tranché en leur faveur.
Mais cette lucidité ne vaut pas quitus. J’ai vu des gens formuler cette inquiétude pendant des années sans que rien ne change — la question devenant elle-même une manière de traverser l’épisode suivant.
Ce qui compte n’est donc pas de vous poser la question. C’est ce que vous en faites : de qui vous acceptez d’entendre la réponse, et ce que vous décidez ensuite.
Ce qui se travaille
Deux choses distinctes, qu’il ne faut pas confondre.
La première est le débordement lui-même : repérer ce qui monte avant qu’il ne sorte, et retrouver une marge à ce moment-là. C’est un travail concret, que nous détaillons dans la gestion de la colère.
La seconde est la règle qui a été invoquée. À quoi teniez-vous, exactement ? D’où vient cette exigence ? Se paie-t-elle au détriment de quelqu’un ?
C’est cette seconde partie qui change quelque chose durablement, parce qu’une colère qu’on comprend cesse d’être une force qu’on subit. L’ensemble du parcours est présenté sur notre page thérapie de la colère.
Un premier repère, sans en parler à personne
Reprenez le dernier épisode qui vous a inquiété, et posez-vous une seule question : qu’est-ce que j’ai visé ?
Écrivez la phrase la plus dure que vous avez prononcée, telle qu’elle est sortie. Puis regardez-la : porte-t-elle sur ce que la personne a fait, ou sur ce qu’elle est ?
« Tu n’as pas tenu ce que tu avais dit » et « tu es incapable de tenir quoi que ce soit » se prononcent au même moment, sur le même ton, avec la même conviction. Elles ne font pas la même chose à celui qui les reçoit.
Cet exercice n’absout pas et ne condamne pas. Il déplace simplement la question de « ai-je eu tort ? » vers « qu’est-ce que j’ai fait, exactement ? » — et c’est la seule des deux sur laquelle on peut travailler.
Quand cet accompagnement n’est pas la bonne réponse
Un accompagnement individuel travaille une colère qui déborde. Il ne traite pas une situation où quelqu’un n’est plus en sécurité — ce sont deux problèmes différents, et le second passe avant.
Si des gestes ont eu lieu, si quelqu’un chez vous a peur, ou si vous craignez de ne pas pouvoir vous arrêter, la priorité est la protection des personnes, pas la compréhension du mécanisme.
Le 3919 est joignable gratuitement et anonymement, sept jours sur sept. Il renseigne aussi les personnes qui s’inquiètent de leur propre comportement, et pas seulement celles qui le subissent.
En cas de danger immédiat, appelez le 17. Et si votre état s’accompagne d’une détresse envahissante, le 3114 répond 24 h/24.
Questions fréquentes
Élever la voix, est-ce déjà de la violence ?
Pas en soi : le critère n’est pas le volume mais la cible. Une voix qui monte sur un comportement précis reste dans le registre de la colère ; une voix qui monte pour définir ce que l’autre est, ou pour le faire taire, change de nature. Le ton n’est pas neutre pour autant — il détermine ce que l’autre pourra entendre.
Peut-on être violent sans jamais lever la main ?
Oui. Viser la personne plutôt que son comportement, punir par le silence, contrôler ses déplacements ou ses dépenses, brandir le départ à chaque désaccord : aucun de ces actes ne comporte de geste, et tous produisent une contrainte. L’absence de trace physique ne dit rien de ce qui se passe dans la relation.
Une colère peut-elle être sincère et injuste en même temps ?
Oui, et c’est le cas le plus courant. Une colère invoque toujours une règle, mais cette règle est apprise — donc faillible, parfois datée, parfois valable seulement chez vous. Vous pouvez défendre quelque chose de réel avec une exigence qui n’engage que vous : c’est ce qui rend la question difficile et intéressante à travailler.
Se poser la question « est-ce que je suis violent ? », est-ce déjà un bon signe ?
C’est un signe qu’une norme reste vivante chez vous, mais ce n’est pas un quitus. Au cabinet de Montargis, je rencontre des personnes qui se posent cette question depuis des années sans que rien n’ait bougé. Ce qui compte n’est pas de la poser : c’est de qui vous acceptez d’entendre la réponse.
Mon conjoint dit que je suis violent, je ne le pense pas — qui a raison ?
La question est mal posée : ce que l’autre éprouve est une donnée, pas un verdict, et votre intention n’en est pas un non plus. Ce que son ressenti vous apprend, c’est l’effet produit — et l’effet ne se décide pas depuis l’endroit d’où il part. Une réponse utile suppose d’examiner des situations précises, pas de trancher qui a raison.
Psychopraticien certifié, cofondateur de l'Institut Self Attitude. Il accompagne les adultes pour dépasser les crises de l'existence, mieux se connaître, réguler leurs émotions, se libérer des traumatismes et retrouver une sexualité épanouissante. Formé chez Symbiofi (Qualiopi, DPC, appui CHU de Lille) et à l'AFPRA.
Cet accompagnement ne se substitue pas à un avis ou à un traitement médical. En cas de détresse aiguë, adressez-vous à un professionnel de santé ou aux services d’urgence.
Et si vous commenciez par un simple échange ?
Cette question se pose mal tout seul : on y répond soit trop durement, soit trop vite. La poser à voix haute à quelqu’un qui ne juge pas change déjà la façon de l’examiner.
Pré-consultation téléphonique offerte (15 min) · sans engagement · Montargis ou visio
Pour situer votre propre fonctionnement parmi les formes que prend la colère, voyez les visages de la colère. Et si la question se pose surtout dans votre couple, notre article sur la colère dans le couple traite ce qui se travaille de votre côté.
