Évacuer sa colère : pourquoi ça ne marche pas

En bref

Se libérer de la colère ne passe pas par le défoulement. Une méta-analyse de 154 études publiée en 2024 dans Clinical Psychology Review a testé la théorie de la catharsis : ce qui fait redescendre la colère, c’est l’abaissement de l’activation physiologique — pas son augmentation. Frapper un coussin, crier, courir pour se vider n’apaisent pas ; le défoulement conduit souvent à la rumination, qui entretient la colère au lieu de l’éteindre.

Se libérer de la colère : fauteuil près d'une fenêtre entrouverte, rideau léger soulevé par un souffle d'air

C’est probablement le conseil le plus répandu de France : « il faut que ça sorte ». Il est donné avec bienveillance, par des proches, parfois par des professionnels, et il a l’immense avantage d’être intuitif.

Il est aussi faux. Et il l’est de manière assez documentée pour qu’on puisse le dire simplement, sans prendre de gants inutiles.

Ce qui suit n’est pas un plaidoyer pour ravaler sa colère — nous consacrons un article entier à ce que coûte une colère refoulée. C’est autre chose : le constat que la question « faut-il l’exprimer ou la garder ? » est mal posée, et qu’il existe une troisième voie, moins spectaculaire, qui fonctionne.

Que dit réellement la recherche sur le défoulement ?

Une méta-analyse publiée en 2024 dans Clinical Psychology Review par Sophie Kjærvik et Brad Bushman a examiné 154 études portant sur 10 189 participants. Elle compare deux familles d’activités : celles qui augmentent l’activation physiologique, et celles qui l’abaissent.

Le résultat tient en une phrase. Ce sont les secondes qui réduisent la colère. Les premières — frapper un sac, courir, pédaler — n’ont pas produit d’effet global, et certaines entretiennent l’état qu’elles étaient censées soulager.

Brad Bushman, coauteur, a résumé la chose sans détour : il n’existe pas l’ombre d’une preuve scientifique en faveur de la théorie de la catharsis.

Ce n’est pas une nuance de laboratoire. C’est l’inverse exact de ce que le marché français publie massivement — punching-ball, salles de destruction, « videz-vous ».

Pourquoi frapper dans un coussin ne soulage pas

L’expérience subjective est pourtant réelle : sur le moment, on ressent quelque chose. Une décharge, un relâchement.

Le problème est ce qui vient après. Le geste de défoulement ne clôt pas l’épisode — il le rejoue. Pour frapper avec conviction, il faut convoquer la scène, la personne, la phrase. Autrement dit, il faut y repenser.

C’est le mécanisme de la rumination : chaque répétition rend la situation plus présente, plus détaillée, plus injuste. On ne s’est pas allégé, on s’est entraîné.

Ajoutez que l’activation physiologique reste haute. Le corps est en tension, les muscles engagés, le souffle court — exactement l’état dans lequel une colère se maintient. On a dépensé de l’énergie sans changer l’état interne qui la produit.

Il y a un second effet, moins visible et plus durable. Le défoulement enseigne quelque chose : que la colère se traite par la décharge.

Une personne qui répète ce geste pendant des années s’installe dans un fonctionnement où l’émotion n’est jamais adressée à qui de droit. Elle sort, elle se dissipe, et la situation qui l’a produite reste exactement où elle était.

C’est ce qui explique un profil que nous voyons régulièrement : quelqu’un de très actif, qui « gère » sa colère depuis longtemps, et chez qui rien ne s’est réglé. Le mécanisme d’évacuation fonctionne trop bien pour que la question se pose.

Pourquoi ce conseil reste-t-il si répandu ?

Parce qu’il repose sur une image très ancienne, et que les images tiennent mieux que les données.

L’idée que la colère serait une pression accumulée dans un récipient — qu’il faudrait ouvrir la soupape avant que ça n’explose — traverse la langue courante. On « bout intérieurement », on est « à cran », on « déborde ». Le vocabulaire porte le modèle avant même qu’on y réfléchisse.

Un modèle aussi installé ne se corrige pas par un article, mais il aide de savoir qu’il s’agit d’une métaphore, pas d’une description. La colère n’est pas un volume qui se remplit. C’est un état qui monte et redescend, plusieurs fois par jour, selon ce qui se passe.

S’ajoute une confusion facile entre soulagement immédiat et résolution. Frapper quelque chose produit une décharge réelle, et cette décharge est ressentie comme une preuve que ça a marché.

C’est le même raisonnement qui fait qu’on se gratte : le geste soulage sur l’instant, et aggrave ensuite. Personne n’en conclut que se gratter soigne une démangeaison.

Qu’est-ce qui fait vraiment redescendre une colère ?

La réponse est décevante par sa banalité, et c’est peut-être pour ça qu’elle se vend mal : ce qui apaise, c’est ce qui fait baisser l’activation du corps.

Ce qui augmente l’activationCe qui l’abaisse
Frapper un sac, un coussin, un murLa respiration diaphragmatique
Crier, hurler dans sa voitureLa relaxation musculaire progressive
Courir ou pédaler pour « se vider »Le yoga lent
Rejouer la scène en pensée pour se donner raisonLa pleine conscience
Répondre immédiatement, à chaudLe retrait temporaire, ou time-out

Nous nommons ici des familles de pratiques, pas des protocoles. Le nombre de respirations, la durée, la séquence : cela ne se prescrit pas dans un article, parce que ce qui fonctionne pour une personne ne fonctionne pas pour la suivante.

Une précision utile, aussi : aucune de ces pratiques ne « supprime » la colère. Elles font redescendre l’état physiologique dans lequel elle se maintient, ce qui rend de nouveau possible ce qui est réellement en jeu — comprendre ce qui a été touché, et le dire.

Le time-out, est-ce fuir le conflit ?

C’est l’objection qu’on nous adresse le plus souvent, et elle mérite une réponse claire : non.

Fuir, c’est partir pour ne jamais revenir sur le sujet. Le time-out, c’est se retirer en annonçant qu’on revient — parce qu’on sait que ce qui se dirait maintenant abîmerait plus que ça ne réglerait.

La différence est dans la phrase qui accompagne le départ. « Je ne peux pas parler de ça là, j’ai besoin d’un moment, on reprend tout à l’heure » n’est pas un abandon. C’est même l’inverse : c’est la reconnaissance que la conversation compte assez pour ne pas la saboter.

Ce qui transforme un time-out en fuite, c’est l’absence de retour. Si le sujet ne revient jamais sur la table, il ne s’agit plus d’une pause mais d’un évitement — et l’on retombe alors dans une autre configuration, celle de la colère froide.

Et le sport, faut-il arrêter d’en faire ?

Surtout pas, et il faut le dire nettement pour éviter tout malentendu.

Le sport reste bénéfique, et il l’est pour beaucoup de raisons qui n’ont rien à voir avec cet article. Ce que montre la recherche est plus étroit : courir n’est pas un outil d’apaisement de la colère sur le moment.

Autrement dit, une pratique sportive régulière et une colère qui déborde sont deux sujets distincts. Le problème n’est pas d’aller courir ; c’est d’aller courir en croyant que ça va régler ce qui s’est passé à midi.

Alors, faut-il exprimer sa colère ?

Oui — mais exprimer n’est pas décharger, et c’est là que la confusion s’installe.

Décharger, c’est faire sortir une tension : ça vise le soulagement immédiat, ça ne s’adresse à personne en particulier, et ça ne change rien à la situation.

Exprimer, c’est dire à quelqu’un ce qui a été touché : ça vise la réparation, ça s’adresse à une personne précise, et ça demande d’être suffisamment redescendu pour être compréhensible.

C’est pourquoi l’ordre compte. On fait baisser l’activation d’abord, on parle ensuite. L’inverse produit ce que tout le monde connaît : une conversation qui part sur autre chose et se termine deux crans plus bas.

Ce qui se travaille en accompagnement

Une personne qui vient nous voir pour sa colère a généralement déjà tout essayé côté défoulement. Elle arrive avec la conviction d’un problème de caractère.

Le travail commence rarement par des techniques. Il commence par repérer le moment où c’était encore possible — ce point, quelques minutes avant l’explosion, où la colère est déjà là mais où la marge existe encore.

Puis par identifier ce qui, dans la situation, a été atteint. Une colère n’est jamais arbitraire : elle signale toujours qu’une règle a été franchie, et savoir laquelle change la façon de la traiter. C’est le fil que nous suivons dans notre accompagnement de la colère.

Vient enfin la partie que personne n’aime : apprendre à dire les choses au moment où l’on est encore capable de les dire. C’est moins spectaculaire qu’un punching-ball, et c’est ce qui tient.

Ce déplacement compte plus qu’il n’en a l’air. Tant qu’une personne cherche l’outil qui la calmera après coup, elle reste spectatrice de ses propres colères — elle les subit, puis elle répare. Le travail consiste à remonter en amont, là où il y a encore une décision à prendre.

Un repère utilisable ce soir

N’essayez pas de vous calmer. Essayez plutôt d’identifier votre signal d’avant.

Repensez à votre dernière colère et remontez le film jusqu’à la minute qui précède : qu’est-ce que votre corps faisait déjà ? La mâchoire, le souffle, les mains, la position des épaules — quelque chose avait commencé avant que vous ne pensiez « je suis en colère ».

Notez-le. Ce signal-là est le vôtre, il est stable, et c’est le seul point du cycle où vous disposez encore d’une marge de manœuvre.

Une fois qu’on sait le repérer, la question « que faire ? » devient beaucoup plus simple, parce qu’elle se pose enfin au bon moment.

Quand cet accompagnement n’est pas la bonne réponse

Travailler l’apaisement suppose que la colère reste contenue dans les mots et les gestes ordinaires. Quand elle a déjà débordé sur quelqu’un, la question n’est plus celle de la technique.

Si des gestes ont eu lieu, ou si quelqu’un chez vous a peur, la sécurité passe avant tout travail sur l’émotion : le 3919 répond gratuitement et anonymement.

Et si la colère s’accompagne d’un état de détresse envahissant, le 3114 est joignable 24 h/24.

Questions fréquentes

Faut-il exprimer sa colère ou la garder pour soi ?

Ni l’un ni l’autre : la question oppose deux options qui échouent pour des raisons différentes. Ce qui fonctionne, c’est de faire baisser l’activation physiologique d’abord, puis de dire ce qui a été touché — à la personne concernée, une fois redescendu. Décharger soulage sur l’instant sans rien régler ; exprimer s’adresse à quelqu’un et vise la réparation.

Frapper dans un coussin ou crier, est-ce que ça soulage vraiment ?

Non, et c’est l’un des résultats les plus solides de la méta-analyse de Kjærvik et Bushman parue en 2024 dans Clinical Psychology Review. Pour frapper, il faut convoquer la scène — donc y repenser, donc la rejouer. Le soulagement ressenti sur l’instant s’accompagne d’une rumination qui entretient la colère.

Le sport aide-t-il à évacuer la colère ?

Le sport reste bénéfique par ailleurs — ce n’est pas le sujet ici. Ce que montre la recherche, c’est qu’une activité qui augmente l’activation physiologique n’apaise pas la colère sur le moment. Aller courir après une dispute est bon pour beaucoup de choses, mais pas pour ce qui s’est passé pendant la dispute.

Le time-out, est-ce fuir le conflit ?

Non, à une condition : annoncer qu’on revient. Le retrait temporaire figure parmi les stratégies que la méta-analyse identifie comme efficaces, parce qu’il interrompt l’escalade sans clore le sujet. Ce qui le transforme en fuite, c’est l’absence de retour — quand la conversation n’a jamais lieu.

Existe-t-il une technique rapide pour faire retomber une colère ?

Il existe des familles de pratiques qui fonctionnent — respiration diaphragmatique, relaxation musculaire progressive, yoga lent, pleine conscience, retrait temporaire — mais pas de recette universelle. À l’Institut Self Attitude, nous ne prescrivons pas de protocole dans un article : le choix, le moment et la façon de s’en servir se règlent avec la personne concernée.

Franck Fournier Psychopraticien certifié · sexothérapeute

Psychopraticien certifié, cofondateur de l'Institut Self Attitude. Il accompagne les adultes pour dépasser les crises de l'existence, mieux se connaître, réguler leurs émotions, se libérer des traumatismes et retrouver une sexualité épanouissante. Formé chez Symbiofi (Qualiopi, DPC, appui CHU de Lille) et à l'AFPRA.

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Cécile Fournier Psychopraticienne certifiée · sexothérapeute

Psychopraticienne certifiée, cofondatrice de l'Institut Self Attitude. Elle accompagne les adultes pour dépasser les crises de l'existence, mieux se connaître, réguler leurs émotions, se libérer des traumatismes et retrouver une sexualité épanouissante. Formée chez Symbiofi (Qualiopi, DPC, appui CHU de Lille) et à l'AFPRA.

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Cet accompagnement ne se substitue pas à un avis ou à un traitement médical. En cas de détresse aiguë, adressez-vous à un professionnel de santé ou aux services d’urgence.

Et si vous commenciez par un simple échange ?

Si vous avez déjà tout essayé pour faire sortir cette colère, le problème n’est peut-être pas votre volonté — mais la méthode qu’on vous a conseillée.

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Si votre colère se manifeste surtout physiquement — mâchoire serrée, poitrine, souffle court — notre article sur la colère dans le corps traite précisément ce point. Et pour comprendre ce qui vous empêche de la dire au moment où elle apparaît, voyez la colère refoulée.

Les différentes approches mobilisables sont détaillées dans notre article sur la gestion de la colère.

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