Être frustré, c’est se sentir privé d’une satisfaction qu’on pensait nécessaire. Toute frustration produit de la colère — mais pas la même, selon ce qui a été refusé. S’il s’agit d’un besoin, la colère signale une atteinte réelle et demande à être entendue. S’il s’agit d’un désir, elle signale un écart entre ce qu’on voulait et ce qu’on obtient, et demande à être différée. Les deux sont sincères et se ressentent avec la même force : ce qui les sépare n’est pas leur intensité, c’est leur objet.

Une scène de la saga Harry Potter résume la difficulté mieux qu’une explication. Au matin de son anniversaire, Dudley Dursley proteste : il a reçu un cadeau de moins que l’année précédente. Sous le même toit vit Harry, à qui l’on ne donne rien.
Deux enfants, deux frustrations, et un contraste si net qu’il en devient moral. C’est justement la limite de l’image : dans la vie réelle, les deux colères dont nous parlons ici n’opposent ni une victime ni un privilégié. Elles se produisent chez la même personne, à des moments différents.
Un mot, d’abord, parce qu’il porte à confusion. La frustration n’est pas le petit versant illégitime de la colère : c’est le mécanisme commun aux deux. Se sentir privé de quelque chose qu’on croyait nécessaire, c’est la définition même de la frustration — et cela vaut pour un enfant qui manque d’affection comme pour un adulte qui manque de patience.
Ce qui change tout, c’est la nature de ce qui a été refusé : un besoin, ou un désir.
Cet article approfondit deux des six formes décrites dans les visages de la colère : celle qui explose, et celle qui exige. Ce sont les deux qu’on confond le plus souvent, y compris soi-même.
La frustration d’un besoin
Celle-ci répond à une atteinte réelle. Quelque chose d’important n’a pas compté : votre parole, votre sécurité, votre place, votre fatigue.
Un besoin n’est pas une préférence forte. C’est ce sans quoi on ne tient pas : être considéré, être en sécurité, compter pour quelqu’un. Un enfant qui en manque ne s’en accommode pas — il s’organise autour du manque, et cette organisation reste active bien après.
C’est pourquoi cette frustration-là mobilise les fonctionnements les plus anciens et les plus douloureux, ceux que la thérapie des schémas décrit sous les noms d’abandon, de manque affectif ou de méfiance.
Elle peut porter sur un fait minuscule et signaler quelque chose de considérable. Une remarque en réunion, une décision prise sans vous, un silence au mauvais moment.
Ce qui la caractérise, c’est qu’elle invoque une règle qui existait bel et bien — et qui n’a pas joué son rôle. On ne coupe pas la parole à quelqu’un qu’on respecte. On ne décide pas seul de ce qui engage l’autre.
Selon la théorie de la recalibration, proposée par Aaron Sell, John Tooby et Leda Cosmides dans une étude publiée en 2009 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, la colère se déclencherait précisément à ce signe : l’autre a accordé trop peu de poids à notre bien-être dans sa décision. Cette lecture reste discutée, mais elle décrit assez bien ce que les personnes rapportent — le sentiment d’avoir été traitées comme quantité négligeable.
Cette colère est légitime. Elle demande à être entendue, et elle redescend quand elle l’est.
La frustration d’un désir
Celle-ci répond à autre chose : quelque chose qu’on voulait et qu’on n’obtient pas. Un plan qui tombe, une attente déçue, un délai imposé.
Elle est tout aussi immédiate et tout aussi vive. La différence n’est pas d’intensité — elle est dans ce qui a été touché.
Ici, la règle invoquée n’a pas d’existence propre : elle a été fabriquée à partir de l’envie. « Ça devrait être disponible », « on aurait dû me prévenir », « ce n’est pas normal d’attendre ». Le désir a pris la forme d’un droit.
Trois précautions, parce que ce terrain se prête aux jugements faciles.
Cet état s’active chez des adultes qui n’ont rien de personnes gâtées, et qui sont fréquemment très exigeants envers eux-mêmes. Il n’a rien à voir avec l’éducation reçue.
Il ne dit rien de la valeur de quelqu’un : c’est un état de passage, comme les cinq autres, et il alterne chez la même personne avec des états beaucoup plus généreux.
Enfin, il se déclenche d’autant plus facilement que la personne est épuisée. Une frustration mal supportée est très souvent une frustration supportée en fin de course.
Comment faire la différence sur le vif ?
Trois questions suffisent, et elles se posent après coup — pas pendant.
| La frustration d’un besoin | La frustration d’un désir |
|---|---|
| Ce qui a été touché — votre place, votre parole, votre sécurité | Ce qui a été touché — un plan, un confort, une préférence |
| La règle invoquée — elle existait avant vous et vous n’en êtes pas l’auteur | La règle invoquée — elle apparaît en même temps que l’envie |
| Le test du tiers — un ami à votre place trouverait ça anormal | Le test du tiers — un ami à votre place trouverait ça agaçant, pas injuste |
Le test du tiers est le plus utile des trois, parce qu’il vous sort du dossier. Il ne s’agit pas de savoir si vous avez le droit d’être en colère — vous l’avez toujours — mais de savoir ce que cette colère demande.
Et il arrive très souvent que les deux frustrations soient présentes ensemble. Un désir contrarié qui vient s’ajouter à un besoin ignoré depuis des mois, c’est le mélange le plus fréquent.
Pourquoi ne se travaillent-elles pas de la même façon ?
Parce qu’une colère qu’on traite à l’envers s’aggrave.
Celle qui vient d’un besoin demande à être entendue. Chercher à la calmer sans reconnaître ce qui a été touché revient à confirmer ce qu’elle signale : que ça ne compte pas. C’est le meilleur moyen de la faire durer des années — et de la voir devenir une colère refoulée.
Celle qui vient d’un désir demande à être différée. Lui donner satisfaction immédiatement ne l’apaise pas durablement : elle se reformera au prochain contretemps, un peu plus vite. Ce qui la travaille, c’est la capacité à supporter l’écart entre ce qu’on veut et ce qu’on obtient.
D’où l’importance du tri. Une personne qui traite tous ses emportements comme des exigences déplacées finit par ne plus rien s’autoriser ; une personne qui les traite tous comme des injustices s’installe dans le ressentiment.
Dans les faits, la plupart des gens penchent nettement d’un côté. Ceux qui ont appris tôt à ne pas déranger disqualifient systématiquement leurs colères de besoin — ils les rangent d’office parmi les exigences déplacées.
Ceux qui ont grandi dans un environnement où il fallait se défendre en permanence font l’inverse : chaque contrariété prend la forme d’une atteinte, et la vie devient une longue série d’injustices.
Savoir de quel côté vous penchez vaut souvent mieux que de savoir trancher chaque épisode. Le biais, lui, est stable — et il se corrige.
Ce travail de discernement fait partie de ce que nous menons en thérapie des schémas, où l’on regarde d’où vient chaque exigence avant d’en juger la pertinence.
Quand cet accompagnement n’est pas la bonne réponse
Ce tri suppose que la colère reste dans les mots. Il ne sert à rien — et il peut servir d’excuse — dès lors qu’elle a débordé sur quelqu’un.
Une colère légitime dans son origine peut être destructrice dans son expression : l’un ne rachète jamais l’autre. Nous traitons ce basculement dans colère ou violence.
Si quelqu’un chez vous a pris peur, la sécurité passe avant toute analyse : le 3919 est joignable gratuitement et anonymement.
Questions fréquentes
Ma frustration porte-t-elle sur un besoin ou sur un désir ?
Regardez ce qui a été refusé, pas l’intensité ressentie. Si c’est votre place, votre parole ou votre sécurité, un besoin est en jeu ; si c’est un plan, un confort ou une préférence, il s’agit d’un désir. Le test le plus rapide consiste à se demander ce qu’un ami placé dans la même situation trouverait : anormal, ou seulement agaçant.
La frustration d’un désir est-elle moins légitime ?
Elle est tout aussi réelle et se ressent avec la même force ; ce qui change, c’est ce qu’elle demande. Celle qui vient d’un besoin a besoin d’être reconnue, celle qui vient d’un désir d’être contenue. Hiérarchiser les deux ne mène nulle part — les distinguer, en revanche, indique quoi en faire.
Être en colère de ne pas obtenir ce qu’on veut, est-ce de l’immaturité ?
Non. Cet état s’active chez des adultes très exigeants envers eux-mêmes, et il n’a aucun rapport avec l’éducation reçue. Il apparaît surtout quand la personne est épuisée : une frustration mal supportée est le plus souvent une frustration supportée en fin de course, pas un trait de caractère.
Peut-on ressentir les deux frustrations en même temps ?
Oui, et c’est le mélange le plus courant : un contretemps banal qui vient s’ajouter à un besoin ignoré depuis des mois. C’est aussi ce qui rend le tri difficile sur le moment — la réaction porte alors sur le petit événement visible, alors qu’elle règle un compte bien plus ancien.
Pourquoi ces deux colères ne se travaillent-elles pas de la même façon ?
Parce qu’une colère traitée à l’envers s’aggrave. Chercher à calmer la frustration d’un besoin sans reconnaître ce qui a été touché confirme exactement ce qu’elle signale ; satisfaire aussitôt la frustration d’un désir la fait revenir plus vite au contretemps suivant. À l’Institut Self Attitude, ce tri précède le travail lui-même.
Psychopraticien certifié, cofondateur de l'Institut Self Attitude. Il accompagne les adultes pour dépasser les crises de l'existence, mieux se connaître, réguler leurs émotions, se libérer des traumatismes et retrouver une sexualité épanouissante. Formé chez Symbiofi (Qualiopi, DPC, appui CHU de Lille) et à l'AFPRA.
Psychopraticienne certifiée, cofondatrice de l'Institut Self Attitude. Elle accompagne les adultes pour dépasser les crises de l'existence, mieux se connaître, réguler leurs émotions, se libérer des traumatismes et retrouver une sexualité épanouissante. Formée chez Symbiofi (Qualiopi, DPC, appui CHU de Lille) et à l'AFPRA.
Cet accompagnement ne se substitue pas à un avis ou à un traitement médical. En cas de détresse aiguë, adressez-vous à un professionnel de santé ou aux services d’urgence.
Et si vous commenciez par un simple échange ?
Faire ce tri seul est difficile : on se donne trop raison, ou pas assez. C’est exactement le genre de chose qui se clarifie à voix haute.
Pré-consultation téléphonique offerte (15 min) · sans engagement · Montargis ou visio
Le parcours d’accompagnement et les approches mobilisées sont présentés sur notre page thérapie de la colère.
