Par Franck Fournier & Cécile Fournier · psychopraticiens certifiés · mis à jour le 10 juin 2026
Les heures qui filent devant un jeu ou un fil d’actualité, la vie réelle qui rétrécit, l’irritabilité dès qu’on est hors ligne : l’addiction aux écrans chez l’adulte est réelle, et elle n’est pas une question de paresse. Cet article distingue la passion du refuge, éclaire ce que l’écran régule en vous, ennui, anxiété, solitude, et trace un chemin vers un usage choisi plutôt que subi.

- → Distinguez la passion qui nourrit du refuge qui isole.
- → Repérez ce que l’écran régule en vous quand vous vous y réfugiez.
- → Reprenez la main, sans diaboliser le numérique ni vous couper du monde.
Il est 1 h 12, et vous deviez juste « regarder un truc »
Vous avez ouvert le téléphone pour vérifier une notification. C’était il y a deux heures. Le pouce a continué tout seul, une vidéo, un fil, une partie, encore une partie. Vos yeux piquent. Demain, le réveil sonnera dans cinq heures.
Vous connaissez ce goût particulier du « encore une fois » : la partie de trop, l’épisode de trop, le scroll qui ne s’arrête jamais vraiment, parce qu’il n’y a pas de dernière page. Et ce léger vertige, après : où est passée la soirée ?
Autour de l’écran, la vie a rétréci sans bruit. Les amis qu’on ne rappelle plus, le sport abandonné « temporairement », les conversations où vous n’êtes plus qu’à moitié. Et cette irritabilité sourde quand quelqu’un, ou quelque chose, vous arrache à l’écran.
Si vous lisez ces lignes avec une pointe de gêne, soyez rassuré : vous n’êtes ni paresseux, ni immature. Vous faites face, seul, à des interfaces conçues par des équipes entières pour capter votre attention le plus longtemps possible.
La croyance à déconstruire, c’est qu’il suffirait de « moins jouer » ou de « poser le téléphone ». Un écran qui déborde, c’est rarement un problème d’écran : c’est un courant. Quand la journée est lourde, anxieuse ou vide, le fil infini vous porte sans effort, plus besoin de nager, plus besoin de sentir. La question n’est donc pas d’abord « combien d’heures ? », mais « qu’est-ce que je n’ai plus à ressentir quand je me laisse porter ? ». C’est exactement ce que nous regardons ensemble.
Passion ou refuge : comment faire la différence ?
Aimer les jeux vidéo n’est pas un symptôme. Des millions d’adultes jouent, créent, se retrouvent en ligne, et y puisent de la joie, du lien, de la fierté. La question n’est jamais l’objet, mais la fonction : est-ce que l’écran ajoute quelque chose à votre vie, ou est-ce qu’il vous évite quelque chose ?
L’Organisation mondiale de la santé a d’ailleurs reconnu le trouble du jeu vidéo dans la CIM-11 : la perte de contrôle durable, avec un retentissement marqué sur la vie quotidienne, est une réalité observée, distincte de la simple passion intense.
Voici les repères que nous utilisons en séance pour situer votre usage :
| Repère | La passion (usage choisi) | Le refuge (usage subi) |
|---|---|---|
| Le déclencheur | Une envie : un jeu précis, un contenu attendu, un rendez-vous en ligne. | Un état : ennui, tension, solitude, l’écran s’ouvre presque tout seul. |
| L’après | Rechargé, nourri, content de sa soirée. | Vidé, vaguement coupable, avec le sentiment d’avoir été « avalé ». |
| L’arrêt | Possible, même à regret : on pose la manette, on ferme l’application. | Difficile, repoussé, négocié, et l’interruption déclenche de l’irritabilité. |
| Le reste de la vie | Intact : sommeil, travail, liens, projets continuent d’exister. | En rétrécissement : sommeil rogné, liens délaissés, projets en pause « pour l’instant ». |
| Le rapport au temps | Le temps d’écran est décidé, même généreux. | Le temps disparaît : on « refait surface » sans savoir où sont passées les heures. |
Que régule l’écran quand vous ne pouvez plus le poser ?
Le doomscrolling, ce défilement sans fin de contenus souvent anxiogènes, illustre bien le paradoxe : on scrolle pour calmer une inquiétude, et on se couche plus inquiet qu’avant. Pourquoi continuer, alors ? Parce que pendant qu’on défile, on flotte : pas de décision à prendre, pas de silence à affronter, pas d’émotion à traverser.
Le jeu vidéo, lui, offre souvent ce que la vie d’adulte distribue avec parcimonie : des objectifs clairs, une progression visible, des victoires régulières, une équipe qui vous attend. Quand le travail ne reconnaît plus et que la maison est silencieuse, le jeu devient le seul endroit où l’on se sent compétent et attendu.
L’ennui, l’anxiété, la solitude : voilà les trois courants qui poussent le plus souvent vers l’écran-refuge. Les nommer n’est pas se juger, c’est retrouver la carte du fleuve sur lequel on dérive.
Comment retrouver un usage choisi ? Le chemin en trois étapes
Notre objectif n’est pas de vous couper des écrans, ils font partie de votre vie, de votre travail, parfois de vos amitiés. Il est de remettre un pilote à bord. Voici la démarche que nous suivons à l’Institut Self Attitude.
Observer sans se juger (repérer où le courant vous prend). Pendant une semaine, vous notez simplement : à quel moment l’écran s’ouvre « tout seul », ce qui venait de se passer, et ce que vous ressentiez juste avant. Pas de quota, pas de morale, une cartographie. La plupart des personnes découvrent que l’essentiel de leur usage subi se concentre sur deux ou trois moments précis de la journée : c’est là que le travail se joue.
Comprendre la fonction (nommer ce que l’écran fait taire). En séance, avec les outils des TCC et de la thérapie centrée sur les émotions, nous relions chaque moment d’usage subi à ce qu’il régule : l’angoisse du dimanche soir, la solitude du dîner, le sentiment de ne pas être à la hauteur au travail. La thérapie des schémas éclaire parfois une couche plus ancienne, un besoin de reconnaissance ou d’appartenance que le jeu comble mieux que la vie réelle ne l’a fait. Comprendre cette fonction, c’est cesser de se battre contre soi.
Réintroduire le choix (reprendre la rame, sans quitter la rivière). On ne lutte pas contre un courant à mains nues : on installe des appuis. De la friction à l’entrée (notifications coupées, applications déplacées, téléphone hors de la chambre), des berges à l’usage (un début et une fin décidés à l’avance), et surtout des alternatives réelles aux moments à risque, car un vide qu’on ne remplit pas autrement se remplira d’écran. Les outils de régulation émotionnelle de notre formation Symbiofi (CHU de Lille) vous aident à traverser l’inconfort des premiers soirs sans fil infini.
Pour illustrer ce cheminement, prenons l’exemple d’une personne que nous avons accompagnée
Romain, 34 ans, quand jouer devient un refuge
Romain, 34 ans, développeur, consulte « parce que sa compagne le lui a demandé ». Il l’annonce d’emblée, bras croisés : « Je ne suis pas accro. J’aime jouer, c’est tout. » Il joue chaque soir de 21 h à 1 h, parfois 2 h. Le week-end, davantage.
Je ne discute pas le chiffre des heures, ce terrain-là est miné, il l’a déjà arpenté cent fois avec sa compagne. Je lui demande plutôt ce que le jeu lui donne.
Sa réponse fuse, précise comme une fiche de poste : « Une équipe, des objectifs clairs, et le sentiment d’être bon. »
Puis un silence. Au travail, une réorganisation l’a placé sur des tâches qu’il maîtrise mal ; il se sent dépassé pour la première fois de sa carrière.
J’entends aussi autre chose : quand il décrit ses soirées, sa compagne n’apparaît nulle part. Je le lui reflète doucement.
Il rougit : « Quand elle me parle pendant que je joue, je réponds mal. Après je m’en veux. Alors je rejoue pour ne pas y penser. »
Le refuge s’est refermé sur lui : il joue aussi pour fuir la culpabilité de jouer.
Je ne lui demande pas d’arrêter. Je lui propose d’observer, une semaine, ce qui précède chaque session. Son carnet est éloquent : les soirs où la journée de travail l’a fait douter, il lance le jeu avant même d’avoir dîné. Les soirs plus légers, il peut attendre, parfois s’en passer.
Le travail de fond porte alors sur ce que le jeu régulait : ce sentiment neuf et insupportable d’incompétence. En séance, Romain apprend à le nommer, à le traverser, puis à agir dessus, il finit par demander une formation à son employeur, chose qu’il jugeait « humiliante » trois mois plus tôt.
Romain joue toujours. Deux ou trois soirs par semaine, avec son équipe, et il y tient. Mais il décide désormais quand il monte dans la barque et quand il en descend, et sa compagne, invitée aux dernières séances, dit retrouver « quelqu’un avec qui les soirées ont à nouveau deux voix ».
Situation représentative · prénoms et détails modifiés.
Pour qui est cette démarche, et pour qui pas ?
Elle s’adresse aux adultes qui sentent que l’écran a glissé de la passion au refuge : soirées avalées, sommeil rogné, irritabilité hors ligne, vie sociale ou amoureuse mise en veille. Inutile d’attendre un « vrai effondrement » pour s’en occuper : plus le rétrécissement est récent, plus il se réouvre vite.
Elle ne remplace pas un avis médical quand l’usage s’accompagne d’un épuisement sévère, d’un effondrement du sommeil, d’une dépression marquée ou d’une incapacité à maintenir le travail. Dans ces situations, le médecin traitant, ou une consultation hospitalière spécialisée dans les usages numériques, est le bon premier recours ; notre accompagnement s’articule alors avec ce suivi.
Votre premier pas, ce soir : le repérage du courant
Ce soir, ne changez rien à votre usage. Posez-vous une seule question, au moment où vous ouvrez le téléphone ou lancez le jeu : « Est-ce que je choisis, ou est-ce que je fuis ? »
Pas de bonne réponse attendue. Juste un constat honnête, à noter en un mot. C’est le premier coup de rame : celui qui vous remet à bord de votre propre soirée.
Et si l’écran n’était pas votre problème ?
Et si ces heures en ligne étaient moins une faiblesse qu’un message, celui d’un besoin de compétence, de lien ou de calme que votre vie actuelle ne nourrit plus assez ? Et si, plutôt que de vous arracher à l’écran, il s’agissait de rendre la rive suffisamment habitable pour avoir envie d’y revenir ?
C’est un travail qui se fait accompagné, sans diabolisation et sans promesse magique. Observer. Comprendre. Choisir.
FAQ : vos questions sur l’addiction aux écrans
L’addiction aux jeux vidéo existe-t-elle vraiment chez l’adulte ?
Oui. L’OMS a inscrit le trouble du jeu vidéo dans la CIM-11 : perte de contrôle durable, priorité croissante donnée au jeu sur les autres activités, et poursuite malgré des conséquences négatives, sur une période prolongée. Cela reste distinct d’une pratique intense mais choisie : c’est le retentissement sur la vie réelle qui fait la différence, pas le nombre d’heures en soi.
Pourquoi est-ce que je doomscrolle alors que ça m’angoisse ?
Parce que le défilement remplit deux fonctions à la fois : il occupe l’esprit (plus de place pour vos propres inquiétudes) et il entretient l’illusion de contrôle (« si je reste informé, je serai prêt »). Le soulagement est immédiat, le coût est différé, c’est la signature de tous les mécanismes addictifs. La sortie passe par d’autres manières de réguler l’anxiété, pas par la seule volonté.
Faut-il faire une « détox numérique » complète ?
Rarement. La coupure totale soulage parfois quelques jours, mais elle ne traite pas la fonction du refuge, et le retour à l’écran se fait souvent avec un effet de rebond. Nous préférons un travail sur l’usage subi : identifier les moments où l’écran vous prend, comprendre ce qu’il régule, et réintroduire du choix à ces moments-là. L’objectif est un numérique à sa place, pas une vie sans numérique.
Je deviens irritable dès que je suis hors ligne : est-ce grave ?
C’est un signal à prendre au sérieux, sans dramatiser. Cette irritabilité ressemble à un petit manque : votre système nerveux s’est habitué à une stimulation continue, et le calme lui paraît d’abord désagréable. La bonne nouvelle : cette tolérance se rééduque, progressivement, avec des outils de régulation émotionnelle et des plages hors ligne réintroduites à dose supportable.
Mon conjoint passe ses soirées sur les écrans : que puis-je faire ?
Évitez le terrain du décompte des heures, qui transforme le couple en tribunal et renforce le refuge. Parlez plutôt de ce qui vous manque, à vous (« nos soirées me manquent »), et de ce que vous observez sans accuser. Vous pouvez aussi consulter en premier, seul·e : changer votre manière d’aborder le sujet modifie souvent la dynamique à deux.
Quand faut-il consulter un médecin plutôt qu’un thérapeute ?
Dès que l’usage s’accompagne de signes qui débordent le cadre du « trop d’écran » : sommeil effondré durablement, humeur dépressive marquée, isolement quasi total, incapacité à tenir le travail, ou consommations associées. Le médecin traitant peut évaluer la situation et orienter, par exemple vers une consultation d’addictologie. Notre accompagnement vient alors en complément de ce suivi, jamais à sa place.
Vos accompagnants : l’Institut Self Attitude
L’Institut Self Attitude, situé à Montargis (Loiret) et accessible en téléconsultation, accompagne les adultes dont le numérique a glissé de l’outil au refuge, sans diabolisation, et sans morale.
Franck Fournier
psychopraticien certifié
Ancien cadre et dirigeant pendant trente ans, il accompagne depuis huit ans adultes, adolescents et couples, avec une sensibilité particulière pour les profils atypiques (HPI, hypersensibles, multipotentiels), souvent surreprésentés parmi les grands utilisateurs d’écrans. Formé chez Symbiofi (approche fondée sur les preuves, CHU de Lille), à l’Institut Paul Pyronnet et à l’École Lionnel Calderini. En savoir plus →
Cécile Fournier
psychopraticienne certifiée
Thérapeute et experte en ingénierie pédagogique (formée aux Sciences de l’Éducation), elle ancre l’accompagnement dans la psychoéducation : comprendre pourquoi l’écran capte, pour reprendre la main sans se juger. Formée chez Symbiofi (CHU de Lille), à l’Institut Paul Pyronnet et à l’AFPRA. En savoir plus →
Vous êtes reçu·e par l’un de nous deux, au tarif unique de 60 € la séance, à Montargis ou en visio.
Cet accompagnement ne se substitue pas à un avis ou à un traitement médical. En cas de détresse aiguë, adressez-vous à un professionnel de santé ou aux services d’urgence.
Et si votre prochaine soirée commençait par un échange ?
Quinze minutes pour poser la situation, sans jugement sur vos heures d’écran, et voir si notre approche résonne avec ce que vous vivez.
15 min offertes · sans engagement · Montargis ou visio
Pour aller plus loin : cet article s’inscrit dans notre dossier sur les addictions. Si l’écran-refuge prend chez vous une forme plus intime, lisez aussi Addiction à la pornographie : comprendre et s’en libérer.
