La colère contre soi-même n’est pas une absence de colère : c’est exactement le même mécanisme, avec vous comme cible. Elle se déclenche après un acte précis — une parole, un emportement, un échec — et non à propos de ce que vous êtes. Ce qui la rend si convaincante, c’est qu’elle s’appuie sur une règle réelle, à laquelle vous tenez vraiment. Le problème n’est donc pas la règle : c’est qu’elle se paie à votre détriment.

Elle arrive souvent le soir, ou le lendemain matin. L’épisode est terminé, tout le monde est passé à autre chose, et vous êtes encore dessus.
« Je n’aurais jamais dû dire ça. » « J’ai encore fait pareil. » La phrase tourne, et elle a la particularité d’être irréfutable — puisque c’est vrai, vous l’avez dit.
Ce qui suit ne vise pas à vous convaincre que vous n’avez rien fait. Il s’agit d’autre chose : comprendre pourquoi cette colère-là, contrairement aux autres, ne s’arrête jamais quand elle a été entendue.
Ce qui la déclenche : un acte, pas une personne
C’est la distinction qui organise tout le reste, et elle mérite d’être posée d’entrée.
La colère contre soi se déclenche à partir de quelque chose de daté. Vous avez crié sur votre fils mardi. Vous avez laissé passer une remarque sans rien dire. Vous avez raté un examen, un entretien, une occasion.
Elle a donc un début, un objet, et elle fonctionne par épisodes.
Ce n’est pas la même chose qu’un jugement de fond sur soi — cette conviction permanente et sans déclencheur particulier d’avoir quelque chose qui ne va pas. Celle-là est un état, pas une réaction, et elle se travaille autrement : nous lui consacrons un article distinct, quand on ne s’aime pas.
Si vous hésitez entre les deux, la question est simple : votre reproche pourrait-il être formulé sous la forme « j’ai fait X » ? Si oui, vous êtes ici. Si votre reproche commence par « je suis », l’autre article vous parlera davantage.
Pourquoi elle paraît juste
Parce qu’elle l’est en partie, et c’est ce qui la rend si difficile à contester.
Une colère invoque toujours une règle — c’est ce que nous observons de façon très constante. La joie survient quand elle est honorée, la colère quand elle est violée. Les deux s’adossent au même repère.
Dans le cas présent, la règle existe bel et bien, et elle vous appartient : on ne crie pas sur un enfant, on ne se laisse pas marcher dessus, on tient ses engagements. Vous y tenez sincèrement.
Vous l’avez franchie, et le système fait ce qu’il fait toujours : il proteste. Simplement, il n’y a personne d’autre à qui adresser la protestation.
C’est pourquoi les tentatives de raisonnement échouent. Se dire « ce n’est pas si grave » ne fonctionne pas, parce que ce n’est pas de gravité qu’il s’agit — c’est d’une règle à laquelle vous tenez et qui n’a pas été respectée.
Pourquoi elle n’est pas juste pour autant
Il y a un critère, et il ne porte pas sur ce que vous avez fait. Il porte sur la règle elle-même.
Une règle ne tient que si elle ne se paie au détriment de personne : ni du vôtre, ni de celui de l’autre.
Ce critère sert habituellement à repérer les règles qui écrasent autrui. Il fonctionne exactement de la même manière dans l’autre sens.
Une règle qui exige de vous ce que vous n’exigeriez de personne d’autre se paie à votre détriment. Elle a beau porter sur quelque chose de légitime, sa formulation est devenue impossible à honorer.
Le test se fait vite : la même erreur, commise par un ami, appellerait-elle de votre part le même verdict ? Presque personne ne répond oui. Cet écart n’est pas de la complaisance envers les autres — c’est de la sévérité envers soi, et elle a un coût.
Pour illustrer ce cheminement, prenons l’exemple d’une femme que nous avons accompagnée
Clarisse, 37 ans, nous consulte pour ce qu’elle appelle « un problème de perfectionnisme ». Elle décrit des soirées entières passées à repasser une phrase qu’elle a prononcée en réunion.
Elle est très claire sur le mécanisme, et très sévère sur elle-même. Lui dire que ce n’est pas grave ne produit rien : elle en convient, et elle continue.
Nous avons donc laissé la faute de côté pour regarder la règle. Quelle exigence exactement n’avait pas été tenue ? Elle la formule : on ne parle pas sans être certain de ce qu’on avance.
Puis nous lui posons la question du tiers. Une collègue qui aurait dit la même phrase, dans les mêmes conditions — quel verdict ?
Elle répond, sans hésiter, qu’elle n’y aurait même pas fait attention. Puis elle s’arrête sur l’écart entre les deux réponses.
Le travail a porté sur l’origine de cette exigence et sur ce qu’elle coûte, pas sur l’indulgence. Clarisse repasse encore certaines phrases. La différence, c’est qu’elle sait à quoi elle obéit quand elle le fait — et que la boucle se referme désormais en une soirée plutôt qu’en trois.
Prénoms et détails modifiés.
Ce que cette colère cherche à obtenir
Selon la théorie de la recalibration, proposée par Aaron Sell, John Tooby et Leda Cosmides dans une étude publiée en 2009 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences, la colère fonctionnerait comme un système de négociation : elle chercherait à faire remonter le poids accordé à notre bien-être.
C’est une lecture discutée, mais elle éclaire un point curieux. Une colère ordinaire s’arrête quand la négociation aboutit — l’autre a entendu, quelque chose change.
Retournée contre soi, elle n’aboutit jamais, parce qu’il n’y a pas de négociation possible : celui qui exige et celui qui doit réparer sont la même personne. La protestation tourne à vide, indéfiniment.
Voilà pourquoi elle dure là où les autres colères s’épuisent. Ce n’est pas qu’elle soit plus intense — c’est qu’elle ne peut pas se conclure.
Ce qui se travaille
Pas votre indulgence envers vous-même. Les injonctions à s’aimer davantage produisent rarement autre chose qu’une raison supplémentaire de se juger.
Le travail porte sur la règle. D’où vient-elle ? Qui l’a formulée, et dans quel contexte ? Exigeait-elle déjà l’impossible à l’époque ?
Ce type d’examen est au cœur de la thérapie des schémas, qui identifie précisément ces fonctionnements internes qui reprennent, mot pour mot, un discours entendu ailleurs.
Il porte ensuite sur la réparation réelle. Une colère contre soi qui reste en pensée ne répare rien : elle punit. Transformer le reproche en geste — s’excuser auprès de la personne concernée, reprendre ce qui peut l’être — met fin à la boucle beaucoup plus efficacement que des heures de rumination.
Il porte enfin sur ce qui a mené à l’acte. Une personne qui s’en veut d’avoir crié gagne davantage à traiter la fatigue qui l’y a conduite qu’à repasser la scène. Nous décrivons ces formes dans les visages de la colère.
Quand cet accompagnement n’est pas la bonne réponse
Il faut le dire clairement, parce que ce sujet touche des personnes qui vont parfois très mal.
Ce qui est décrit ici est une colère qui se déclenche après un acte. Quand elle devient continue, quand elle s’accompagne de l’idée que les autres iraient mieux sans vous, ou de pensées de disparition, ce n’est plus la même chose — et ce n’est pas de compréhension qu’il s’agit d’abord.
Le 3114, numéro national de prévention du suicide, répond gratuitement, 24 h/24, tous les jours. On peut l’appeler sans être en crise, simplement parce que ça ne va pas et qu’on ne sait pas à qui le dire.
En cas d’urgence vitale, appelez le 15.
Appeler ne vous engage à rien et ne déclenche aucune procédure. C’est une conversation, avec quelqu’un dont c’est le métier.
Questions fréquentes
Pourquoi suis-je en colère contre moi-même après avoir explosé ?
Parce que le mécanisme est exactement le même que pour n’importe quelle colère : une règle à laquelle vous tenez a été franchie. La seule différence, c’est que celui qui l’a franchie, c’est vous — la protestation ne trouve donc personne d’autre à qui s’adresser. Ce n’est pas un signe de faiblesse : c’est le signe que la règle compte.
La culpabilité et la colère contre soi, est-ce la même chose ?
Non, et la distinction est utile. La culpabilité constate un écart et pousse à réparer ; la colère contre soi punit, et elle continue une fois la réparation faite. C’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît : la première s’apaise quand vous agissez, la seconde reprend le soir même.
Quelle différence entre s’en vouloir et se détester ?
S’en vouloir porte sur un acte daté et fonctionne par épisodes : « j’ai fait ça ». Se détester est un jugement de fond, permanent et sans déclencheur particulier : « je suis comme ça ». Le second n’est pas une version plus grave du premier — c’est autre chose, qui se travaille autrement, et auquel nous consacrons un article distinct.
Pourquoi cette colère contre soi paraît-elle justifiée ?
Parce que la règle qu’elle invoque est réelle et vous y tenez sincèrement — ce qui rend le raisonnement inopérant : se dire « ce n’est pas si grave » ne répond pas à la question posée. Ce qui se conteste, ce n’est pas le constat, c’est la sanction. Une règle ne tient que si elle ne se paie au détriment de personne, y compris de vous.
Que faire quand on s’en veut pour quelque chose qu’on ne peut pas réparer ?
Quand la réparation directe est impossible, la rumination prend sa place et n’en tient pas lieu — punir n’est pas réparer. Ce qui aide, c’est de dire ces choses à quelqu’un qui les reçoit sans les corriger, puis de porter ce que vous auriez voulu réparer vers ce qui reste possible aujourd’hui. À l’Institut Self Attitude, c’est un travail que nous menons souvent, et il n’est pas réservé aux situations spectaculaires.
Psychopraticien certifié, cofondateur de l'Institut Self Attitude. Il accompagne les adultes pour dépasser les crises de l'existence, mieux se connaître, réguler leurs émotions, se libérer des traumatismes et retrouver une sexualité épanouissante. Formé chez Symbiofi (Qualiopi, DPC, appui CHU de Lille) et à l'AFPRA.
Psychopraticienne certifiée, cofondatrice de l'Institut Self Attitude. Elle accompagne les adultes pour dépasser les crises de l'existence, mieux se connaître, réguler leurs émotions, se libérer des traumatismes et retrouver une sexualité épanouissante. Formée chez Symbiofi (Qualiopi, DPC, appui CHU de Lille) et à l'AFPRA.
Cet accompagnement ne se substitue pas à un avis ou à un traitement médical. En cas de détresse aiguë, adressez-vous à un professionnel de santé ou aux services d’urgence.
Et si vous commenciez par un simple échange ?
On ne se contredit pas soi-même de l’intérieur : c’est bien pour cela que la phrase tourne. Une voix extérieure suffit souvent à interrompre la boucle.
Pré-consultation téléphonique offerte (15 min) · sans engagement · Montargis ou visio
Le parcours d’accompagnement et les approches mobilisées sont présentés sur notre page thérapie de la colère.
