Le passage de la soixantaine : une vie qui a encore du goût

Par Franck Fournier & Cécile Fournier · psychopraticiens certifiés · mis à jour le 10 juin 2026

En bref

La retraite arrive, attendue, méritée, et pourtant quelque chose se dérobe : le rôle social, le rythme, le sentiment d’être utile. Le passage de la soixantaine est l’une des transitions les plus sous-estimées de la vie adulte. Cet article explique pourquoi ce cap bouscule même ceux qui l’espéraient, et propose une démarche en trois étapes pour composer une vie qui a encore du goût : transmission, engagements choisis, couple à redécouvrir.

Passage de la soixantaine : Table de jardin sous un arbre, deux tasses de thé et un carnet ouvert dans la lumière dorée
  • Comprenez pourquoi la retraite bouscule, même quand on l’attendait.
  • Distinguez ce que ce passage retire de ce qu’il rend.
  • Composez vos nouveaux équilibres : transmission, engagements, couple.

Le premier lundi, le réveil sonne pour personne

Le pot de départ, c’était vendredi. Les discours, les rires, le cadeau commun, et ce carton de bureau, posé depuis dans le garage, que vous n’avez pas ouvert.

Lundi, 6 h 30. Le réveil sonne par habitude. Vous l’éteignez, vous restez allongé. Pour la première fois depuis quarante ans, personne ne vous attend nulle part. Vous descendez faire le café, et, c’est étrange, il n’a pas tout à fait le même goût.

Les premières semaines passent : les travaux remis depuis des années, les petits-enfants, le jardin. Puis les journées commencent à se ressembler. Le téléphone sonne moins, les collègues avaient promis, la vie a repris. Et un soir, devant les informations, cette pensée que vous n’avez dite à personne, parce qu’elle vous semble presque honteuse après tant d’années à attendre ce moment : « À quoi est-ce que je sers, maintenant ? »

À l’Institut Self Attitude, nous accueillons régulièrement des femmes et des hommes à ce passage précis. Des personnes qui ont travaillé toute leur vie, et que la retraite, pourtant attendue, pourtant méritée, laisse désorientées, parfois irritables, parfois tristes sans motif avouable. Cette désorientation n’a rien d’une ingratitude : c’est la secousse normale d’une des plus grandes transitions de l’âge adulte.

Mais la pensée « je ne sers plus à rien » repose sur une confusion qu’il faut défaire. Ce qui donnait du goût à vos journées n’a jamais été la fonction elle-même, le badge, le planning, l’intitulé de poste. C’était ce que vous y mettiez : le geste bien fait, le coup de main donné, le jeune formé, le problème dénoué. En quittant le restaurant, le cuisinier ne perd ni son palais ni ses recettes. Vos ingrédients, le savoir-faire, le lien, la curiosité, sont toujours là. Ce qui manque, ce n’est pas la matière : c’est une nouvelle table où la servir.

Imaginez-vous dans un an : des semaines qui ont retrouvé un rythme choisi, un endroit où votre expérience sert encore, et un couple qui a appris à vivre ce tête-à-tête à plein temps sans s’y étouffer. C’est exactement la traversée que nous accompagnons.

Pourquoi la retraite bouscule-t-elle autant, même quand on l’attendait ?

Parce qu’elle ne retire pas seulement un emploi : elle retire d’un coup plusieurs piliers invisibles qui tenaient l’édifice des journées.

Le rôle social. Pendant quarante ans, à la question « et vous, vous faites quoi ? », vous aviez une réponse. Le métier disait qui vous étiez, votre place dans la cité. À la retraite, cette carte de visite intérieure disparaît, et avec elle, une part du sentiment d’exister aux yeux des autres.

La structure du temps. Horaires, échéances, semaines et week-ends : le travail rythmait tout, même ce qu’on lui reprochait. Quand le cadre tombe, le temps devient une étendue sans relief, et un temps sans relief perd vite sa saveur, comme un plat sans sel.

Les liens du quotidien. Les collègues n’étaient pas tous des amis, mais ils étaient là : la conversation à la machine à café, les rituels, les blagues récurrentes. Cette nourriture relationnelle discrète disparaît du jour au lendemain, et son manque se fait sentir bien plus qu’on ne l’avait prévu.

Le couple à plein temps. Beaucoup de couples passaient ensemble leurs soirées et leurs week-ends ; les voilà ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Chacun avait son territoire, ses habitudes, et la cohabitation continue révèle des frictions que l’emploi du temps absorbait. C’est l’un des motifs de consultation les plus fréquents à cet âge.

Que retire ce passage, et que rend-il ?

Le travail de la transition consiste à regarder les deux colonnes, honnêtement. Voici la lecture que nous proposons en séance :

DomaineCe que la retraite retireCe qu’elle rend, à cuisiner soi-même
Le rôleLe statut professionnel, la carte de visite, la place assignée.La liberté de choisir ses rôles : transmetteur, bénévole, grand-parent, créateur.
Le tempsLe cadre imposé qui structurait les journées sans qu’on y pense.Un temps à composer : des rythmes choisis, des saisons à soi.
Les liensLa sociabilité automatique des collègues et des couloirs.Des liens à choisir : moins nombreux peut-être, plus nourrissants souvent.
L’utilitéLe sentiment d’être nécessaire, attendu, sollicité.Une transmission à inventer : quarante ans d’expérience cherchent preneur.
Le coupleLes territoires séparés qui aéraient la relation sans qu’on le sache.Un tête-à-tête à réinventer : du temps pour se retrouver, à condition de s’y mettre à deux.

Vous reconnaissez-vous ?

Quelques questions, sans complaisance. Vous arrive-t-il de repousser le coucher parce que demain ne contient rien de précis ? Éprouvez-vous une pointe d’envie en croisant d’anciens collègues pressés ? Les agacements avec votre conjoint ont-ils augmenté depuis que vous êtes ensemble toute la journée ? Répondez-vous « je profite » quand on vous demande comment va la retraite, sans en être tout à fait sûr ?

Si oui, vous n’êtes pas en train de rater votre retraite. Vous êtes au milieu d’un passage qui demande, comme tous les précédents, un vrai travail d’adaptation.

Comment redonner du goût à cette nouvelle vie ? La démarche en 3 étapes

Voici la démarche que nous déployons en accompagnement, individuel, ou en couple quand le tête-à-tête fait partie du sujet.

1

Saluer le rôle qui s’achève. Un chapitre de quarante ans ne se referme pas avec un pot de départ. On prend le temps de nommer ce que le métier vous a donné, et ce qu’il vous a coûté, de reconnaître la fierté légitime et le manque réel. Certains écrivent une lettre à leur métier ; d’autres ouvrent enfin le carton du garage et choisissent ce qu’ils gardent. Le deuil du rôle, fait consciemment, libère la place pour la suite.

Au lieu de : « C’est derrière moi, inutile de remuer tout ça. »  →  dites plutôt : « Qu’est-ce que ces quarante années m’ont appris sur ce qui me donne du goût, et qu’est-ce que j’emporte ? »

2

Retrouver ses propres saveurs. Après des décennies au menu imposé, beaucoup ne savent plus distinguer ce qu’ils aiment de ce qu’ils ont l’habitude de faire. On explore méthodiquement : qu’est-ce qui, dans le métier, nourrissait vraiment, le geste technique, la transmission, le collectif, la reconnaissance ? Chacune de ces saveurs peut se retrouver ailleurs, sous une autre forme. On apprend aussi à distinguer le repos (qui restaure) de l’ennui (qui éteint), deux états que la retraite confond facilement.

Au lieu de : « Il faut bien s’occuper. »  →  dites plutôt : « Qu’est-ce qui, cette semaine, m’a vraiment nourri, et qu’est-ce qui n’a fait que remplir les heures ? »

3

Composer ses nouveaux menus, seul et à deux. On construit ensuite une semaine type qui mélange les saveurs retrouvées : un engagement où l’expérience sert (transmission, bénévolat, mentorat), des temps à soi assumés, et, pour le couple, des temps séparés ET un projet commun. Le tête-à-tête respire quand chacun garde son territoire et qu’un horizon partagé se dessine. Premier geste daté dans les quinze jours : c’est lui qui fait passer du projet à la vie.

Au lieu de : « On verra bien, on a tout le temps maintenant. »  →  dites plutôt : « Quel engagement je teste ce mois-ci, et quel projet commun on met à l’agenda, tous les deux ? »

Pour illustrer ce cheminement, prenons l’exemple d’une personne que nous avons accompagnée

Voici comment ces trois étapes prennent corps dans un accompagnement réel, du premier lundi sans réveil au premier engagement retrouvé.

Étude de cas

Bernard, 62 ans, un transmetteur sans personne à qui transmettre

Bernard a 62 ans. Trente-huit ans dans la même entreprise de mécanique, dont quinze comme chef d’atelier. Retraité depuis huit mois, il vient consulter « parce que sa femme le lui a demandé », il le dit avec un demi-sourire, les bras croisés.

Je reconnais immédiatement ce que vivent beaucoup d’anciens responsables : l’homme qui réglait des problèmes à longueur de journée n’a plus de problèmes à régler. Alors il en trouve, à la maison. Il réorganise la cuisine, commente la façon de faire les courses, surveille les artisans. Sa femme, Mireille, parle d’« inspection des travaux finis ». Lui ne voit pas le problème : il « aide ».

J’entends aussi autre chose sous l’agacement conjugal : quand Bernard parle de l’atelier, sa voix se pose, ses mains s’ouvrent, il raconte les apprentis qu’il a formés, les « gamins arrivés à zéro repartis compagnons ». Quand il parle de ses journées actuelles, les bras se referment. Ce n’est pas un mari envahissant : c’est un transmetteur sans personne à qui transmettre.

Nous commençons par saluer le rôle. Bernard ouvre enfin le carton du garage, il en sort une cale de réglage offerte par sa première équipe, qu’il pose sur son établi. Un geste minuscule ; il en parle encore plusieurs séances après.

« Je croyais que j’avais juste fini. En fait, je n’avais pas dit au revoir. »

La saveur dominante identifiée, transmettre, nous cherchons une table où la servir. Bernard rejoint un atelier associatif d’aide à la réparation à côté de Montargis, deux après-midi par semaine. Des jeunes, des machines, des problèmes à régler : la formule lui va. Mireille, de son côté, retrouve ses mardis à elle, et le couple inscrit à l’agenda un projet remis depuis dix ans : la côte amalfitaine, hors saison, carnet de voyage à l’appui.

Aux dernières séances, Bernard décroise les bras. Tout n’est pas réglé, il y a encore des dimanches plats et des frictions sur la cuisine. Mais le café du matin, dit-il, a « repris du goût ». Non parce que la retraite a changé : parce qu’il a cessé de la subir comme une mise à l’écart, et commencé à la composer comme une saison.

Situation représentative · prénoms et détails modifiés.

Pourquoi cette approche fonctionne-t-elle, et pour qui ?

Le principe que le parcours de Bernard illustre : le sentiment d’inutilité ne se combat pas en « s’occupant », mais en reconnectant les saveurs réelles, ce qui nourrissait vraiment dans le rôle perdu, à de nouvelles tables où les servir. Et le couple respire à nouveau quand le tête-à-tête à plein temps s’organise au lieu de se subir. L’accompagnement accélère ce travail parce qu’il offre un espace où dire, souvent pour la première fois, ce que ce passage coûte vraiment.

Pour qui est cette approche ? Pour les personnes à l’approche de la retraite qui veulent préparer le passage, pour celles qui l’ont prise et tournent en rond, et pour les couples que le tête-à-tête à plein temps met sous tension, reçus alors à deux, en co-thérapie croisée à quatre voix.

Pour qui ce n’est pas ? Si la tristesse ne se lève plus depuis des semaines, si le sommeil ou l’appétit se dérèglent durablement, ou si des idées noires apparaissent, parlez-en d’abord à votre médecin traitant : la dépression existe aussi à cet âge, elle se soigne, et l’accompagnement psychothérapeutique vient en complément du suivi médical, jamais à sa place.

Votre micro-action de la semaine : la carte des saveurs

Pendant sept jours, gardez un carnet à portée de main. Chaque soir, notez en une ligne le moment de la journée qui a eu le plus de goût, et celui qui n’en avait aucun. Au bout d’une semaine, relisez : les moments savoureux ont presque toujours un point commun. C’est lui, l’ingrédient à remettre au menu de votre nouvelle vie.

Et si le meilleur restait à cuisiner ?

Et si la retraite n’était pas le dessert qu’on avale en silence à la fin du repas, mais une table entière qui se libère, avec quarante ans d’ingrédients, et enfin le temps de cuisiner ? Et si votre expérience, loin d’être périmée, était exactement ce qui manque quelque part, à un jeune, à une association, à votre propre couple ?

Laisser les journées se vider, c’est laisser le goût s’éteindre de lui-même. Saluer ce qui s’achève. Retrouver ses saveurs. Composer la suite.

FAQ : vos questions sur le passage à la retraite

Est-ce normal de se sentir déprimé après le départ en retraite ?

Un passage à vide est fréquent, même chez ceux qui attendaient la retraite avec impatience : on perd d’un coup un rôle, un rythme et des liens quotidiens. Ce flottement, souvent appelé « blues de la retraite », fait partie de la transition. S’il se prolonge, tristesse durable, perte d’intérêt généralisée, sommeil déréglé, consultez votre médecin : il peut s’agir d’une dépression, qui se soigne.

Combien de temps faut-il pour s’adapter à la retraite ?

Il n’y a pas de durée unique : cela dépend de la place qu’occupait le travail, du caractère choisi ou subi du départ, et de ce qu’on met en place. Ce que nous observons : l’adaptation avance dès qu’on cesse d’attendre que le goût revienne tout seul, et qu’on recompose activement ses journées, engagements, liens, projets de couple. Les ressources publiques de Pour Bien Vieillir vont dans ce sens : bouger, garder l’esprit en éveil, rester en lien.

Mon couple supporte mal le tête-à-tête permanent : est-ce grave ?

C’est surtout très fréquent. Pendant des décennies, le travail aérait la relation en donnant à chacun son territoire. À la retraite, cette respiration disparaît, et les frictions augmentent mécaniquement. La solution tient souvent en deux mouvements : restaurer des temps séparés assumés, et construire un vrai projet commun. En co-thérapie croisée à quatre voix, nous accompagnons ce rééquilibrage à deux.

Comment se sentir encore utile sans travailler ?

L’utilité ne disparaît pas avec le contrat de travail : elle change de canal. La transmission, mentorat, bénévolat de compétences, soutien aux plus jeunes de la famille, engagement local, est souvent la voie la plus nourrissante, parce qu’elle mobilise précisément ce que quarante ans de métier ont construit. Le travail consiste à identifier ce que vous aimiez transmettre, puis à trouver le bon endroit pour le faire.

Consulter à 60 ans passés, est-ce que ça a encore un sens ?

Plus que jamais : vous abordez une période qui peut durer vingt-cinq ou trente ans, un tiers de la vie. Quelques séances pour bien négocier ce virage, c’est un investissement minuscule au regard de ce qu’il engage. Nous recevons au cabinet de Montargis ou en téléconsultation ; la séance est à 60 € et le premier échange de 15 minutes est offert, sans engagement.

Vos accompagnants : l’Institut Self Attitude

L’Institut Self Attitude, situé à Montargis (Loiret) et accessible en téléconsultation, accompagne les femmes et les hommes qui abordent la retraite, et veulent en faire une saison qui a du goût.

FF

Franck Fournier

psychopraticien certifié · coach professionnel

Ancien cadre et dirigeant pendant trente ans, il connaît de l’intérieur ce que représente la fin d’un rôle professionnel : la perte du statut, du rythme, du sentiment d’être attendu, et la reconstruction qui suit. Il accompagne les transitions de fin de carrière et l’invention de la transmission, avec une sensibilité particulière pour les profils atypiques et hypersensibles. Formé chez Symbiofi (approche fondée sur les preuves, CHU de Lille), à l’Institut Paul Pyronnet et à l’École Lionnel Calderini. En savoir plus →

CF

Cécile Fournier

psychopraticienne certifiée

Experte en ingénierie pédagogique, formée aux Sciences de l’Éducation, elle ancre ses accompagnements dans la psychoéducation : comprendre les mécanismes de la transition, deuil du rôle, tête-à-tête conjugal, envies à réécouter, pour composer activement sa nouvelle vie plutôt que la subir. Formée chez Symbiofi (CHU de Lille), à l’Institut Paul Pyronnet et à l’AFPRA. En savoir plus →

Cet accompagnement ne se substitue pas à un avis ou à un traitement médical. En cas de détresse aiguë, adressez-vous à un professionnel de santé ou aux services d’urgence.

Et si vous commenciez par un simple échange ?

Que vous prépariez votre départ ou que la retraite soit déjà là, quinze minutes suffisent pour poser la situation et voir si notre approche peut vous aider.

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15 min offertes · sans engagement · Montargis ou visio

Pour aller plus loin : cet article s’inscrit dans notre dossier sur les crises existentielles. Vous pouvez aussi lire notre article sur la crise de la cinquantaine, où commence souvent, avec le nid vide, le travail de réinvention qui se poursuit à la soixantaine.

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